Mgr. Fernando Ocáriz : « La vitalité dans l'Église dépend de l'ouverture complète à l'Évangile ».

Interview du Prélat de l'Opus Dei publiée par la revue ‘Palabra’

Interviews
Opus Dei - Mgr. Fernando Ocáriz : « La vitalité dans l'Église dépend de l'ouverture complète à l'Évangile ». Mgr. Fernando Ocariz avec le directeur de la revue Palabra, Alfonso Riobo

Après le rappel à Dieu de Mgr Javier Echevarria, qui a dirigé l'Opus Dei de 1994 à 2016, c’est le prêtre espagnol Fernando Ocáriz Braña, jusque-là “numéro 2” de la Prélature qui a été élu nouveau Prélat de l'Opus Dei et nommé par le Pape François. À peine deux semaines plus tard, Mgr Ocáriz accordait à la revue Palabra cette longue interview.

L’un des objectifs de cette interview, tel que nous l’avions présenté à Mgr Fernando Ocariz, était de mieux faire connaître sa personne. Le nouveau Prélat de l'Opus Dei a accepté avec simplicité, dépassant sa réticence notable à faire porter la conversation sur lui-même. Quoique d’un naturel réservé et sobre dans sa manière d’exprimer, Mgr Ocáriz est cordial et ouvert. Il s’est soumis avec bonne humeur à la traditionnelle séance de photos, pour laquelle il n’a visiblement pas d’attrait.

Quoique d’un naturel réservé et sobre dans sa manière d’exprimer, Mgr Ocáriz est cordial et ouvert.

La rencontre a eu lieu au siège de l'Opus Dei, où vécurent et travaillèrent saint Josemaria, le bienheureux Alvaro del Portillo et Mgr Javier Echevarria. En 1994, Fernando Ocáriz a été nommé vicaire général de l’Opus Dei, avant d’en devenir le vicaire auxiliaire en 2014. Il réside à Rome depuis 50 ans et travaille en pleine unité avec ses prédécesseurs.

Nous remercions le Prélat de cet entretien, le premier de cette importance, deux semaines seulement après son élection et sa nomination.

Premières années

Vous êtes né à Paris en 1944 dans une famille espagnole. Pour quelle raison votre famille résidait-elle en France ?

La guerre civile. Mon père était militaire, du côté des républicains. Il n’a jamais voulu en parler de façon détaillée, mais j'ai compris que son grade de commandant lui avait permis de sauver des gens, tant et si bien que sa situation était devenue risquée au sein même de l'armée républicaine. Comme il n'était pas partisan de Franco, il décida de se réfugier en France ; en Catalogne une partie de l'armée se trouvait près de la frontière, et c’est par là qu’il est venu en France. Il était vétérinaire militaire, mais il s'était surtout consacré à la recherche en biologie animale. Ce n'était pas ce que l’on pourrait appeler un politique, mais plutôt un militaire et un chercheur.

Gardez-vous quelques souvenirs de cette époque ?

Ce que je sais de cette époque, c'est ce que j'ai entendu raconter. Quand ma famille est partie en France, je n'étais pas encore né, ni ma septième sœur, celle qui me précède. Je n'ai pas connu mes deux grandes sœurs qui moururent très jeunes bien avant que je naisse. Nous, les deux plus jeunes, sommes donc nés à Paris. Je suis né en octobre, deux mois à peine après la libération de la ville par les troupes américaines et les Français du général Leclerc.

Parlait-on politique à la maison ?

Je n'en ai pas de souvenir de Paris. En Espagne, on en parlait peu ; il y avait plutôt quelques commentaires, rares et brefs, peu favorables à l'égard du régime de Franco, mais pas violents. De toute façon, il faut dire qu'à partir de cette époque, mon père et ma famille menèrent une vie paisible. Plus tard, mon père a été réadmis, à Madrid, dans un centre national de recherche, dépendant du Ministère de l'Agriculture où il a travaillé jusqu'à la retraite.

Et la religion ? Avez-vous reçu la foi dans votre famille ?

J'ai reçu fondamentalement la foi dans ma famille, surtout de ma mère et de ma grand-mère maternelle qui vivait avec nous.

C'est dans le foyer familial que j'ai appris les bases de la vie de piété.

Mon père était très bon, mais à cette époque-là il était assez éloigné de la religion. Avec les années, il est revenu à la pratique religieuse et est devenu surnuméraire de l'Opus Dei. C'est dans le foyer familial que j'ai appris les bases de la vie de piété.

De Paris, vous êtes rentré en Espagne.

J'avais alors trois ans et je ne garde qu’un vague souvenir, comme une image gravée dans la mémoire, du voyage en train de Paris à Madrid.

Dans quel lycée avez-vous fait vos études ?

À Areneros, dans un lycée jésuite. J'y suis resté jusqu'au baccalauréat. C'était un bon lycée et on veillait assez sérieusement à la discipline. À la différence de ce que j'ai entendu dire d'autres lycées de l'époque, je n'ai jamais vu un jésuite frapper qui que ce soit pendant les huit années que j’y ai passé. J'en suis reconnaissant. Je garde le souvenir de plusieurs professeurs, notamment de ceux qui enseignaient dans les dernières classes : par exemple, en terminale nous avions un professeur de mathématiques, laïc et père de famille, Monsieur Castillo Olivares, quelqu'un de très grande qualité, que nous admirions beaucoup.

Rencontre avec l'Opus Dei

Vous avez fait des études de Physique à Barcelone. Quelle était la raison de ce changement ?

En réalité, j'ai fait ma première année d'université à Madrid. C'était l’année du « selectivo », une année propédeutique qui donnait accès aux écoles d'ingénieurs et aux facultés scientifiques. Il n’y avait que cinq matières, communes à toutes ces filières : mathématiques, physique, chimie, biologie et géologie. Nous étions très nombreux : plusieurs groupes, de plus de cent étudiants chacun.

J'ai eu cette année-là comme professeur de mathématiques l’abbé Francisco Botella, [professeur d'université, prêtre et l'un des premiers membres de l'Opus Dei]. Quand plus tard, il se rendit compte que j'étais de l'Œuvre et que je pensais faire des études de Physique, il me dit : « Pourquoi fais-tu de la physique ? Pourquoi pas des mathématiques ? Si tu veux gagner de l'argent, sois ingénieur, mais si les sciences t'intéressent, pourquoi ne pas étudier les mathématiques ? »

Quand je suis parti à Barcelone, j'étais déjà membre de l'Opus Dei. J’habitais au Collège Mayor Monterols, où je menais de front mes études de physique et la formation théologique et spirituelle que reçoivent ceux qui deviennent membres de l'Opus Dei.

Quand et comment avez-vous connu l'Opus Dei ?

Lors de conversations entre mes frères aînés et mes parents, alors que j’étais encore un enfant, j'avais entendu l'expression « Opus Dei ». Je n’avais aucune idée de ce que c'était, mais cette expression m'était devenue familière.

En classe de première, je suis allé dans un centre de l'Opus Dei qui se trouvait au n°1 de la rue Padilla, à l’angle de la rue Serrano ; c’est pour cela qu’il s'appelait Serrano.

Là, on priait, on étudiait, on discutait et, progressivement, j'assimilais l'esprit de l'Opus Dei.

Il n'existe plus maintenant. J'y suis allé quelques fois. J'aimais l'ambiance et ce qu'on y disait, mais au lycée, nous avions déjà des activités spirituelles et je ne voyais donc pas la raison d’y aller régulièrement. De temps à autre, je suis allé jouer au football avec ceux de Serrano.

Plus tard, au cours de l'été 1961, après le bac et avant de commencer l’année «propédeutique», mon frère aîné, ingénieur qui travaillait aux chantiers navals de Cadiz, m'invita à passer une semaine avec sa famille. Il y avait près de chez lui un centre de l'Opus Dei et j’y suis allé. Le directeur du centre était marin et ingénieur de l’armement. Il m'encourageait à tirer profit de mon temps : il alla jusqu'à me donner un livre de chimie pour étudier, chose que je n'avais jamais faite en été ! Là, on priait, on étudiait, on discutait et, progressivement, j'assimilais l'esprit de l'Opus Dei.

Il a fini par me parler d’une possible vocation à l'Œuvre. Ma réaction a été, comme pour beaucoup de gens, de dire : « Non. Dans tous les cas, je serai comme mon frère, père de famille ». Il m’a fallu du temps pour me décider. Je me souviens du moment précis : j'étais en train d'écouter une symphonie de Beethoven. Naturellement ce n'est pas à cause de la symphonie que je me suis décidé, mais il s’avère que je l’ai fait en écoutant cette symphonie, après avoir beaucoup réfléchi et prié. Quelques jours plus tard, je suis revenu à Madrid.

Mgr Ocariz avec une famille, à Rome

Vous aimez donc la musique ?

Oui.

Quel est votre compositeur préféré ?

Peut-être Beethoven. D'autres aussi : Vivaldi, Mozart… Mais si j'avais à en choisir un, ce serait Beethoven. Cela étant, depuis plusieurs années, j'écoute peu la musique. Je ne suis pas un plan précis.

Voudriez-vous décrire votre décision de vous donner à Dieu ?

Il n'y a pas eu un moment précis de « rencontre » avec Dieu. Cela a été naturel, graduel, quelque chose qui a commencé lorsque, enfant, on m’a appris à prier.

Il n'y a pas eu un moment précis de « rencontre » avec Dieu. Cela a été naturel, graduel, quelque chose qui a commencé lorsque, enfant, on m’a appris à prier. D'une manière progressive, je me suis approché de Dieu au lycée, où nous avions la possibilité de recevoir la communion chaque jour. Je pense que cela a aidé à ce que ma décision ultérieure de faire partie de l'Œuvre soit relativement rapide. J'ai demandé l'admission dans l’Opus Dei un mois avant mes 17 ans, et j’en ai fait partie lorsque j’en avais 18.

Que pourriez-vous raconter des années de Barcelone ?

J'ai passé cinq années à Barcelone : deux comme résident dans ce centre d'études et trois comme membre de la direction du Collège Mayor. J'y ai poursuivi mes quatre années d'université et la cinquième année, j’ai donné des cours à la faculté, en tant qu’assistant. Tous les souvenirs de Barcelone sont merveilleux : les amitiés, les études... Je me souviens particulièrement des visites que nous faisions aux pauvres et aux malades, comme c'est la tradition dans l'Œuvre. Beaucoup d'étudiants, dont moi, qui faisaient ces visites, se rendaient compte que le contact avec la pauvreté et la douleur les aidait à relativiser leurs problèmes.

Quand avez-vous connu saint Josémaria ? Quelle impression vous a-t-il fait ?

C’était le 23 août 1963, au Collège Mayor Belagua à Pampelune, pendant un cours de formation annuel. Nous avons eu une réunion assez longue avec lui, environ une heure et demie. Il me fit une impression incroyable. Je me souviens qu'après, en parlant entre nous, nous nous sommes dit qu’il faudrait voir le Père – c'est ainsi qu'on appelait le fondateur – plus fréquemment.

Sa sympathie et son naturel étaient frappants : il n'était pas solennel mais naturel, de bonne humeur, il racontait des anecdotes tout en disant des choses très profondes. C'était une synthèse admirable : dire des choses profondes avec simplicité.

(au sujet de saint Josémaria) Sa sympathie et son naturel étaient frappants : il n'était pas solennel mais naturel, de bonne humeur, il racontait des anecdotes tout en disant des choses très profondes.

J'ai été amené à le revoir peu après, je pense que c'était le mois suivant. Je passais quelques jours à Madrid et il s’avéra que le Père était à Molinoviejo, près de Madrid ; nous sommes allés le voir depuis différents endroits.

Mais je n'ai pu parler personnellement avec lui à ces moments là. Plus tard, ici à Rome oui, bien sûr ; de nombreuses fois.

Cinquante années à Rome

Vous êtes venu à Rome en 1967...

J'y suis venu pour faire des études de théologie. J'avais également reçu une bourse du gouvernement italien pour faire de la recherche en physique pendant l'année 1967-1968 à l'Université La Sapienza. En matière de recherche, je n'ai pu faire que l'indispensable pour la bourse. Quand je suis arrivé, je n'avais pas particulièrement l’idée de poursuivre une carrière académique en théologie. Les choses se sont faites toutes seules. Je n'avais pas de plan en ce sens.

Vous avez été ordonné prêtre en 1971.

Oui, j'ai été ordonné le 15 août 1971, en la basilique San Miguel, à Madrid. L'évêque qui nous a ordonnés était Mgr Marcelo González Martín, alors évêque de Barcelone avant de devenir celui de Tolède.

Les gens disaient en plaisantant que nous étions quatre Français à être ordonnés. Deux étaient des Français « complets » : Franck Touzet et Jean-Paul Savignac ; puis il y avait un Espagnol, Augustin Romero, qui vivait en France depuis de nombreuses années ; et finalement moi, né à Paris où j’avais vécu trois ans.

Je ne peux pas dire que j'ai toujours ressenti l'appel au sacerdoce. Quand je suis arrivé à Rome, j'ai manifesté une disposition de principe et par la suite j'ai dit ouvertement à saint Josémaria : « Père, je suis disposé à être ordonné ». Il m’a pris le bras et il m’a dit plus ou moins, entre autres choses : « Tu me causes une grande joie, mon fils, mais quand viendra le moment, agis en toute liberté ». Je crois que cette conversation a eu lieu dans la Galleria della Campana, après l'une des fréquentes réunions que nous avions alors avec lui.

Avez-vous reçu des tâches pastorales en Espagne après votre ordination ?

Non, trois jours après l'ordination, j'ai célébré ma première messe solennelle dans la basilique San Miguel, puis je suis reparti à Rome. J'y avais collaboré aux activités d'apostolat de jeunes à Orsini, qui était à l'époque un centre de l’Œuvre pour étudiants. J’ai donné des cours de formation chrétienne et j’ai participé à d'autres activités.

J'ai également prêté mon aide, pendant plusieurs années, à Rome, à la paroisse du Tiburtino (San Giovanni Battista in Collatino), puis celle de Sant’Eugenio. J’assurais un accompagnement pastoral dans plusieurs centres de l'Œuvre, tant de femmes que d’hommes, et je travaillais dans les bureaux du siège central de l’Opus Dei. Bref, un parcours normal.

On sait que vous aimez le tennis. Quand y avez-vous pris goût ?

J'ai commencé à jouer au tennis relativement tôt à Barcelone. J’ai beaucoup appris d’un Italien, Giorgio Carimati, un prêtre maintenant très âgé. Il jouait remarquablement bien, ayant été quasiment professionnel en Italie. Pour le tennis, j'ai connu diverses périodes, à cause d’une blessure au coude droit ; à certaines époques je me suis mis au vélo. Maintenant, j'essaie de jouer au tennis chaque semaine, mais ce n'est pas toujours possible à cause du climat, du travail, etc.

Vous jouiez... « vraiment », pour gagner ?

Oui, tout à fait. Quant à gagner, cela dépend avec qui on joue.

Aimez-vous lire ?

Oui, mais je n'ai pas beaucoup de temps... Je n'ai pas d'auteur préféré. J'ai cependant lu des classiques. Par manque de temps, il m’a fallu plusieurs années pour lire quelques grandes œuvres. J’ai mis un an pour Guerre et Paix. J'ai dû lire beaucoup de théologie pour donner des cours jusqu'en 1994. Pour la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, je dois étudier des questions théologiques.

En théologie, vous avez étudié des aspects centraux de l'esprit de l'Opus Dei comme par exemple la filiation divine. Considérez-vous nécessaire d'approfondir ces réflexions ?

L'esprit de l'Opus Dei c'est l'évangile incarné dans la vie ordinaire

On a déjà beaucoup fait dans ce domaine. Mais il faut continuer, et il faudra toujours le faire. L'esprit de l'Opus Dei, disait le philosophe et théologien Cornelio Fabro, c’est « l'évangile sine glossa ». C'est l'évangile incarné dans la vie ordinaire ; il faut toujours l'approfondir davantage.

En ce sens, nous ne vivons pas maintenant une nouvelle époque, car on en a déjà fait beaucoup. Il suffit de lire par exemple, les trois « pavés » d'Ernst Burkhart et Javier Lopez intitulés Vie quotidienne et sainteté.

Dans un article de la revue Palabra, vous avez utilisé l'expression « fidélité dynamique » pour parler de Mgr Javier Echevarria. Qu’entendez-vous par là ?

La fidélité n'est pas une simple répétition mécanique ; c'est l’application de la même essence à des circonstances différentes.

L'expression « fidélité dynamique » n’a rien d’original. Il s'agit de ce que saint Josémaria affirmait expressément : « les façons de dire et de faire changent, mais le noyau central, l'esprit, demeure intouchable ». Ce n'est pas un sujet d'aujourd'hui. Une chose est l'esprit, une autre est la matérialité du fonctionnement dans les choses accidentelles, qui peuvent varier avec les époques.

La fidélité n'est pas une simple répétition mécanique ; c'est l’application de la même essence à des circonstances différentes. Très souvent, il faut aussi maintenir l'accidentel et d'autres fois, il faut le changer. D'où l'importance du discernement, surtout pour connaître la limite entre l'accidentel et l'essentiel.

Accolade entre le Pape François et mgr Ocariz lors d'une audience récente

Quel a été votre rôle dans la création de l'Université Pontificale de la Sainte Croix ?

Je n'ai rien eu à voir d’un point de vue juridique ou institutionnel. J'en ai simplement été l'un des premiers professeurs. J'avais été professeur au Collège Romain de la Sainte Croix pendant pas mal d'années, en lien avec l'Université de Navarre ; et entre 1980 et 1984, j'avais donné des cours à l'Université Urbanienne, à Rome. Comme j'avais rédigé un nombre suffisant de publications, l'autorité compétente du Saint-Siège a considéré que j’avais les conditions pour être professeur titulaire. Nous étions trois à devenir professeurs titulaires dans ces conditions : Antonio Miralles, Miguel Ángel Tabet et moi.

Quels ont été vos maîtres, dans le domaine intellectuel ?

En philosophie, Cornelio Fabro et Carlos Cardona. En Théologie, je ne pourrais pas en citer un en particulier. D’un côté, saint Thomas d'Aquin, saint Augustin et, plus tard, Joseph Ratzinger. Mais surtout, je voudrais mentionner saint Josémaria : sur un plan qui n’est pas académique, bien sûr, mais pour sa profondeur et son originalité. Si je devais en citer un en Théologie, ce serait lui.

Souvenirs de trois Papes.

Quand avez-vous connu saint Jean Paul II ?

Je l’ai connu dans l'une des réunions avec le clergé au Vatican, au début de son pontificat. Ensuite je l'ai vu à de nombreuses occasions et j'ai déjeuné quelques fois avec lui, Mgr Javier Echevarria et trois ou quatre autres personnes.

J'ai aussi déjeuné deux fois avec lui pour des raisons de travail de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

La première fois, nous avions une réunion dans son appartement pontifical où il y avait en plus du Pape, le Secrétaire d'État, le Substitut, le cardinal Ratzinger en tant que Préfet et trois consulteurs. Après un long temps de réunion, nous sommes allés à la salle à manger et pendant le repas, chacun dans l'ordre donna son avis sur le sujet que l'on traitait. Cette fois encore le Pape, pour l’essentiel, écoutait. Au début, il prononça quelques mots de remerciements pour notre présence, ensuite il demanda au cardinal Ratzinger de diriger la réunion et à la fin il fit un résumé de synthèse et d'évaluation de l'ensemble de ce qu'il avait entendu.

Je crois que ce fut la seconde fois quand, après avoir écouté et remercié pour tout ce qui avait été exposé, il porta la main à sa poitrine et dit : «Mais la responsabilité est la mienne». On voyait le poids que cela représentait pour lui.

Et quand avez-vous connu Benoit XVI ?

(Benoît XVI) écoutait beaucoup et ce n'était jamais lui qui mettait un terme aux entrevues.

J'ai connu le cardinal Ratzinger quand j’ai été nommé Consulteur de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en 1986. Ensuite, je l'ai rencontré assez fréquemment lors de réunions en petit comité. Souvent aussi, je suis allé le voir pour différentes questions.

Avez-vous quelques souvenirs de ces rencontres ?

J'ai toujours perçu ce détail chez lui : il écoutait beaucoup et ce n'était jamais lui qui mettait un terme aux entrevues.

Je me souviens de plusieurs anecdotes. Par exemple, pendant la célèbre affaire de Mgr Lefebvre, je participais aux conversations avec l'évêque français, en 1988 si je me souviens bien. Il y eut une réunion à laquelle participaient le cardinal Préfet Ratzinger, le Secrétaire de la Congrégation, Mgr Lefebvre avec deux conseillers et un ou deux consulteurs de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Mgr Lefebvre avait accepté, mais ensuite il revint en arrière. Étant seul un moment avec le cardinal, il me dit avec tristesse : «Ils ne se rendent pas compte que sans le Pape, ils ne sont rien».

Une fois élu Pape, j'ai eu souvent l'occasion de le saluer, mais sans avoir réellement une conversation. Après son renoncement, je l'ai vu à deux reprises, avec Mgr Echevarria, là où il vit maintenant : je l'ai trouvé très affectueux, âgé mais avec l'esprit pleinement lucide.

Vous avez mentionné le problème des lefebvristes. Voyez-vous une issue ?

Je n'ai pas eu de contact depuis les dernières réunions théologiques avec eux, mais d'après ce que l’on entend, il semble que cela pourrait être réglé prochainement.

Quand avez-vous connu le Pape François ?

Je l'ai connu en Argentine, quand il était évêque auxiliaire de Buenos-Aires. J'accompagnais Mgr Javier Echevarria. Je suis retourné le voir en 2003, alors qu'il était cardinal. Il donnait l'impression d'être une personne grave, aimable et proche des préoccupations des gens. Par la suite son visage a changé : maintenant, nous le voyons toujours sourire.

Je l'ai vu plusieurs fois depuis qu’il devenu Pape. Hier, j'ai reçu une lettre de lui. Je lui avais écrit pour le remercier de la promptitude avec laquelle il avait réalisé ma nomination, et pour le remercier aussi de l'image de la Vierge qu'il m'avait envoyée ce jour-là. Il m'a répondu par une lettre très belle dans laquelle, entre autres choses, il me demande de prier pour lui, comme il le fait toujours.

Priorités

Lors de votre première journée en tant que Prélat, vous vous êtes référé à trois priorités actuelles de l'Opus Dei : la jeunesse, la famille et les personnes dans le besoin. Commençons par la jeunesse.

Il est nécessaire d’encourager les jeunes à se poser des questions profondes qui, en réalité, ne trouvent leur pleine réponse que dans l'Évangile.

Dans le travail de l'Œuvre avec la jeunesse, on a pu vérifier combien les jeunes d'aujourd'hui, au moins en grande partie, répondent avec générosité aux grands idéaux, par exemple à l'heure de s'engager dans des activités de service envers les plus défavorisés.

En même temps, on perçoit chez beaucoup un manque d'espérance, causé par l'absence de travail, les problèmes familiaux, une mentalité consumériste ou diverses addictions qui obscurcissent ces grands idéaux.

Il est nécessaire d’encourager les jeunes à se poser des questions profondes qui, en réalité, ne trouvent leur pleine réponse que dans l'Évangile. Le défi, donc, est de les approcher de l'Évangile, de Jésus Christ, en les aidant à découvrir son attrait. C’est là qu’ils trouveront des raisons de se sentir fiers d'être chrétiens, de vivre leur foi avec joie et de servir les autres.

Le défi est de les écouter davantage pour mieux les comprendre. En cela, les parents, les grands-parents et les éducateurs jouent un rôle essentiel. Il est important de consacrer du temps aux jeunes, d'être à leurs côtés. Il faut leur donner de l'affection, être patient, être proches d’eux et savoir leur poser des défis exigeants.

Quelle est, selon vous, la priorité pour la famille ?

De nos jours, il devient nécessaire de redécouvrir la valeur de l'engagement dans le mariage.

Développer ce que le Pape François appelle « le cœur » d'Amoris laetitia, c'est-à-dire les chapitres 4 et 5 de l'exhortation apostolique, sur les fondements et la croissance de l'amour.

De nos jours, il devient nécessaire de redécouvrir la valeur de l'engagement dans le mariage.

Le prélat actuel avec son précesseur, lors d'un voyage au Salvador

Il pourrait paraître plus attrayant de vivre éloigné de tout type de lien, mais une telle attitude se termine habituellement dans la solitude ou dans le vide. Au contraire, s'engager, c'est utiliser sa liberté au profit d’un idéal précieux et de grande portée.

De plus, pour les chrétiens, le sacrement du mariage donne la grâce nécessaire pour faire fructifier cet engagement, qui n'est pas seulement l'affaire des deux personnes, car Dieu est aussi présent. Il est donc important d'aider à redécouvrir la sacramentalité de l'amour matrimonial, particulièrement dans la période de préparation du mariage

Dans vos voyages pastoraux avec Mgr Echevarria, vous avez découvert beaucoup d'initiatives en faveur des personnes défavorisées. Avez-vous vu de près cette nécessité ?

La pauvreté dans le monde est impressionnante. Il y a des pays où se trouvent, d'un côté des personnes de très haut niveau, des savants, etc., et d’un autre une misère terrible ; les deux réalités se côtoient dans de grandes villes. En d'autres lieux, vous vous trouvez dans une ville qui ressemble à Madrid ou à Londres et, à quelques kilomètres, des quartiers d'une pauvreté matérielle impressionnante forment comme un cordon de bidonvilles tout autour de la ville. Le monde est différent d'un endroit à l'autre. Mais ce qui impressionne de tous côtés, c'est la nécessité de servir les autres, de traduire dans la réalité la Doctrine Sociale de l'Église.

Dans quel sens les personnes nécessiteuses sont-elles une priorité pour l'Église et en tant que telles, pour l'Opus Dei ?

faire en sorte que chaque fidèle de la Prélature, chaque personne qui s'approche de ses apostolats, découvre que la vie chrétienne est inséparable de l'aide aux plus nécessiteux.

Elles sont une priorité parce qu’elles sont au centre de l'Évangile et parce qu'elles sont aimées d'une façon particulière par Jésus Christ.

Dans l'Opus Dei, il y a un premier aspect en quelque sorte plus institutionnel : ce sont les initiatives que les personnes de la Prélature promeuvent avec d'autres pour pallier les nécessités concrètes du moment et du lieu où elles vivent. L'Œuvre apporte un accompagnement spirituel à ces projets. Je pense par exemple à Laguna, à Madrid : une initiative sanitaire pour s’occuper de personnes qui ont besoin de soins palliatifs ; Los Pinos, à Montevideo : un centre éducatif situé dans une zone marginale de la ville, qui promeut le développement social des jeunes ; le Wolf Health Clinic, un dispensaire médical qui offre une assistance gratuite à des centaines de personnes de zones rurales du Nigéria. Celles-ci et bien d'autres œuvres semblables devraient continuer et se multiplier parce que le cœur du Christ nous porte à cela.

L'autre aspect, plus profond, est de faire en sorte que chaque fidèle de la Prélature, chaque personne qui s'approche de ses apostolats, découvre que la vie chrétienne est inséparable de l'aide aux plus nécessiteux.

Si nous regardons autour de nous, sur notre lieu de travail et dans la famille, nous trouverons un grand nombre d'occasions d’aider : les personnes âgées qui vivent dans la solitude, les familles qui connaissent des difficultés financières les pauvres, les chômeurs de longue durée, les malades du corps et de l'âme, les réfugiés... Saint Josémaria consacrait une grande attention aux malades, car il voyait en eux la chair souffrante du Christ rédempteur. C’est pour cette raison qu’il avait l'habitude de parler d’eux comme d’un «trésor». Ce sont les drames que nous rencontrons dans la vie ordinaire. Comme le disait Mère Teresa de Calcutta, aujourd'hui sainte, « il n'est pas besoin d'aller en Inde pour prendre soin des autres et donner de l'amour : tu peux le faire dans la rue-même où tu vis ».

Mgr Xavier Echevarria et mgr Fernando Ocariz parlent avec deux Missionnaires de la Charité, à Moscou

Dans la société actuelle, l'évangélisation pose de nouveaux défis et le Pape rappelle que l'Église est toujours « en route ». De quelle manière l'Opus Dei participe-t-elle à cette invitation ?

Le Pape appelle à une nouvelle étape d'évangélisation, caractérisée par la joie de ceux qui, ayant rencontré Jésus Christ, se mettent « en route » pour partager ce don avec leurs contemporains.

Seul celui qui a l'expérience personnelle de Jésus Christ peut donner de la vraie joie. Si un chrétien consacre du temps à sa relation personnelle avec Jésus, il pourra donner un témoignage de foi au milieu des activités ordinaires et aider à y découvrir la joie de vivre le message chrétien : l'ouvrier avec l'ouvrier, l'artiste avec l'artiste, l'étudiant avec l'étudiant ...

Dans l'Opus Dei, on connaît les mêmes difficultés que partout ailleurs dans l'Église et nous demandons au Seigneur, qui est le « maître de la moisson », d'envoyer des « travailleurs à sa moisson »

Dans l'Opus Dei, malgré tous nos défauts, nous désirons contribuer à l'édification de l'Église depuis notre propre lieu de travail, dans notre famille... en nous efforçant de sanctifier la vie ordinaire. Le plus souvent, cela se passera dans des domaines professionnels ou sociaux qui n’ont jamais fait l’expérience de la joie de l'amour de Dieu et qui en ce sens, sont aussi les périphéries auxquelles il est nécessaire d'arriver, en tête à tête, de personne à personne, d'égal à égal.

Les vocations constituent une préoccupation généralisée dans l'Église. Que conseilleriez-vous à partir de l'expérience de l'Opus Dei ?

Dans l'Opus Dei, on connaît les mêmes difficultés que partout ailleurs dans l'Église et nous demandons au Seigneur, qui est le « maître de la moisson », d'envoyer des « travailleurs à sa moisson ». Peut-être un défi particulier consiste-il à encourager la générosité chez les jeunes, en les aidant à comprendre que le don à Dieu n'est pas seulement renoncement mais don, cadeau qui se reçoit et qui rend heureux.

Que dans la vie d'un catholique ne manque jamais chaque jour un petit geste pour le Saint-Père

Quelle est la solution ? Il me vient à l'esprit des propos du fondateur de l'Opus Dei : « Si nous voulons être plus nombreux, soyons meilleurs ». La vitalité dans l'Église ne dépend pas tant de formules d'organisations, nouvelles ou anciennes, mais d'une ouverture complète à l'Évangile, qui conduit à un changement de vie. Tant Benoit XVI que le Pape François ont rappelé que ce sont surtout les saints qui font l'Église. Nous voulons plus de vocations pour toute l'Église ? Efforçons nous de mieux répondre, personnellement, à la grâce de Dieu, qui est celui qui sanctifie.

Depuis votre élection, vous avez fréquemment demandé des prières pour l'Église et pour le Pape. Comment encourager cette unité avec le Saint-Père, dans la vie des personnes courantes ?

Vous me demandez un conseil. Tous ceux qui ont salué personnellement le Pape François, et depuis 2013 ils ont été des milliers, ont entendu cette requête : « Priez pour moi ». Ce n'est pas une phrase toute faite. Que dans la vie d'un catholique ne manque jamais chaque jour un petit geste pour le Saint-Père, qui porte un grand poids sur ses épaules : réciter une simple prière, faire un petit sacrifice, etc. Il ne s'agit pas de chercher des choses difficiles mais quelque chose de concret chaque jour. J'encourage aussi les pères et mères de famille à inviter leurs enfants, depuis leur plus jeune âge, à faire une brève prière pour le Pape.